À Dakar, Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko porte en elle les germes d’une rupture. L’histoire politique africaine l’enseigne : pour consolider son autorité et forger sa propre légitimité, un chef d’État finit souvent par se séparer du mentor qui l’a porté au pouvoir. Sonko, un atout devenu encombrant Artisan de la victoire de Bassirou Diomaye Faye, Ousmane Sonko n’est pas un Premier ministre comme les autres. Il est celui qui a construit le projet, fédéré la base du PASTEF et incarné la lutte qui a mené à l’alternance.
Sa popularité dépasse encore celle du président. Cette position en fait une force, mais aussi une menace. Il connaît les engagements pris, les failles du système, les arbitrages négociés.
À la présidence, chacun de ses discours est analysé, chacun de ses déplacements, surveillé. L’épisode de l’Assemblée nationale, où Bassirou Diomaye Faye aurait été publiquement désavoué par son chef de gouvernement, aurait achevé de convaincre le palais : la cohabitation a atteint ses limites.
Le limogeage de Sonko serait déjà acté. Le mode d’emploi d’une disgrâce Quand un allié devient trop puissant, la voie judiciaire reste la plus efficace pour l’écarter. Les accusations varient peu : corruption, complot, atteinte aux institutions.
Trois cas d’école l’illustrent : 1. Vital Kamerhe, RDC : Directeur de cabinet et pilier de l’élection de Félix Tshisekedi en 2019, il est rattrapé par l’affaire des « 100 jours ». Condamné pour détournement, il est mis à l’écart pendant deux ans.
2. Idrissa Seck, Sénégal : Premier ministre d’Abdoulaye Wade de 2002 à 2004, il tombe dans l’affaire des chantiers de Thiès. L’emprisonnement le marginalise pour plusieurs années.
3. Guillaume Soro, Côte d’Ivoire : Ancien Premier ministre et président de l’Assemblée sous Alassane Ouattara, il est accusé de complot. Condamné à 20 ans par contumace, il vit en exil depuis 2019.
Au Sénégal, l’article L.57 du Code électoral est clair : une condamnation rend inéligible. Un dossier judiciaire contre Sonko suffirait à le disqualifier pour 2029. Faye face au coût politique Le président doit tout à Sonko. Amitié, compagnonnage militant, dette politique : les liens sont profonds. Mais la raison d’État commande.
Aucun président ne gouverne durablement avec un second centre de pouvoir. Dans les mois à venir, Bassirou Diomaye Faye devra choisir entre la loyauté et la survie politique de son mandat. S’il estime que Sonko menace la stabilité de l’exécutif, il pourrait actionner les leviers dont il dispose.
Pour Sonko, l’heure des calculs Pressenti comme le successeur naturel, Ousmane Sonko est à la croisée des chemins. S’effacer temporairement pour laisser Faye présider, ou poursuivre son offensive et risquer l’isolement. Ses ministres, aujourd’hui fidèles, pourraient le lâcher à la première secousse.
Comme les barons de Moïse Katumbi ont abandonné ce dernier face à Joseph Kabila en 2015. Comme les proches de Vital Kamerhe se sont éloignés quand Tshisekedi a décidé de frapper.
En Afrique, le pouvoir ne se partage pas. Il se prend, seul.
Martin Lunyengu, journaliste et analyste

