La journée « ville morte » décrétée par l’opposition ce 3 juin à Kinshasa pourrait laisser une leçon politique majeure : en communication, on peut parfois renforcer ce que l’on cherche à combattre.
Encore 48 heures avant l’échéance, l’initiative de l’opposition semblait pourtant peiner à s’imposer. Faute de moyens importants et de relais suffisamment puissants, son appel ne paraissait pas en mesure de provoquer une mobilisation exceptionnelle.
Mais la stratégie adoptée par le pouvoir a progressivement changé la donne. Les interventions successives de plusieurs figures de la majorité, notamment Jean-Pierre Lihau, Daniel Bumba et Augustin Kabuya, ont contribué à placer l’opération « ville morte » au centre du débat public. Au lieu de banaliser l’appel ou de le reléguer au second plan, le pouvoir lui, a offert une visibilité nationale et a alimenté un climat d’inquiétude au sein de la population.
Face à cette situation, l’opposition a rapidement repris l’initiative. Elle a renforcé sa communication, harmonisé ses messages et activé ses relais sur le terrain comme sur les réseaux sociaux. Pendant ce temps, la majorité semblait davantage concentrée sur les mises en garde administratives et le dispositif sécuritaire que sur la construction d’un contre-récit susceptible d’influencer l’opinion.
Le résultat observé ce mercredi dépasse la seule question du taux réel de participation. Ce qui s’est imposé dans les esprits, c’est l’image d’une capitale prudente, marquée par la réduction des déplacements dans plusieurs secteurs, la fermeture de nombreuses écoles et une activité globalement ralentie.
Un autre élément a renforcé cette perception : l’absence remarquée de démonstrations visibles de normalité de la part des autorités. L’absence de cortèges officiels, de déplacements fortement médiatisés ou de responsables politiques affichant publiquement la poursuite des activités habituelles a laissé un vide que l’opinion publique a rempli à sa manière.
Pourtant, une stratégie différente était envisageable. Des ministres circulant normalement dans la ville, des députés accompagnant leurs enfants à l’école, des responsables intervenant en direct depuis leurs lieux de travail auraient pu envoyer un signal fort : celui d’une capitale fonctionnant normalement malgré l’appel de l’opposition.
Cette démonstration n’a pas eu lieu.
Dans le même temps, l’opposition semblait avoir tiré les leçons des mobilisations passées. Plutôt que de miser sur les affrontements avec les forces de l’ordre, les barricades ou les pneus brûlés, elle a privilégié une approche essentiellement communicationnelle : diffusion d’images, vidéos courtes, témoignages, occupation méthodique des réseaux sociaux et maîtrise du tempo médiatique.
La bataille numérique a ainsi largement tourné à son avantage. Même dans les zones où les activités ne se sont pas totalement arrêtées, les contenus diffusés en ligne ont contribué à installer le récit d’une mobilisation importante. Or, dans la communication politique contemporaine, la perception précède souvent la réalité et finit parfois par s’imposer comme vérité politique.
La véritable victoire de l’opposition ce 3 juin n’est peut-être donc pas d’avoir totalement paralysé Kinshasa. Elle réside surtout dans sa capacité à imposer son thème, son agenda et son narratif au cœur du débat public.
Et paradoxalement, cette victoire communicationnelle a été facilitée par les erreurs stratégiques de la majorité elle-même.
Car en politique moderne, celui qui contrôle le récit remporte souvent la première bataille, même avant que les faits ne soient définitivement établis.
Analyse de Martin Lunyengu

